L'inconnu de la poste, le nouveau roman de Florence Aubenas

“L’inconnu de la Poste”, de Florence Aubenas, un roman aux allures de polar

A peine sorti, le nouveau livre de Florence Aubenas,” l’inconnu de la poste ” ravit le cœur des lecteurs et celui des critiques. Zoom sur ce nouveau livre , sorti le 11 février dernier aux éditions de l’Olivier.

Afficher l’image source

Qui est Florence Aubenas ?

A lire :Mishima, Ma mort est mon chef-d’œuvre

Florence Aubenas est une journaliste française. Elle a effectué la plus grande partie de sa carrière au sein du quotidien Libération comme grand reporter jusqu’à son départ en 2006 pour l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur puis Le Monde à partir d’avril 2012. Lors d’un reportage en Irak, en 2005, elle a été retenue en otage pendant 5 mois.

Quand on lui parle de sa prise d’otage, on lui vante son courage et sa force. Pourtant, lorsqu’elle, s’exprime dessus, elle raconte que ce n’était pas si terrible, car elle a toujours su qu’elle s’en sortirait. Elle évoque la comparaison avec un de ses collègues de Libération, qui a eu un accident et y a perdu sa jambe, et cite alors que, pour elle, ce genre de drame est bien plus terrible, qu’il est plus courageux qu’elle et que, ce drame qu’a vécu son collègue, est du genre à laisser plus de séquelles que le sien. Sans pour autant comparer les drames de façon grossière. ” Moi, quand je suis sortie, j’ai repris ma vie où je l’avais laissé, rien n’avait bougé….ça n’a pas été dur”. Elle est comme ca Florence Aubenas. Courageuse, forte, modeste et formidable.

Florence Aubenas est libérée après 157 jours de captivité. A son retour en France, elle est accueillie par Jacques Chirac et retrouve sa famille avant de répondre avec humour aux questions des journalistes. Considérée comme une des meilleurs plumes de Libération, en 2005, elle sort un ouvrage d’investigation, ‘La Méprise’, consacré au procès d’Outreau. Elle est l’une des premières journalistes à avoir fait part de ses doutes concernant la culpabilité des accusés. Toujours portée par sa conscience journalistique, elle s’intéresse aux questions sociales et à la précarité, notamment dans son livre ‘Le Quai de Ouistreham’.

Gilets jaunes, France rurale, elle n’a jamais cessé de s’engager

Florence Aubenas a donc écrit de nombreux livres, “livres- documentaires”, pour dénoncer, ouvrir les yeux et être au cœur des problèmes pour mieux s’en emparer. Elle a fait paraître en 2018 dans le Monde un “journal de bord”. Résumé d’une semaine passée sur les ronds point de Marmande dans le Lot et Garonne, afin d’être au plus près la révolte des gilets jaunes. Ce qui l’a le plus surprise ? La réflexion que beaucoup se faisaient ( maires, profs…) Les gens qui étaient dans la rue, ( gilets jaunes), n’étaient pas des “Grandes Gueules”, des personnes actives…C’était des gens qui ne sortaient plus de chez eux. Des gens qui habitaient loin de tout.

Avec son regard singulier, toujours infiniment juste, son récit nous saisi. Elle nous parle, sans caricaturer les choses, ni apporter de pathos, de ces gens qui réapprennent à sociabiliser, parce que oui, comme elle l’explique si justement, la fraternité des ronds points de gilets jaunes, fait sortir des gens qui depuis 10 ans ne parlaient qu’a leurs chiens, exemple d’une infirmière qui explique que c’est la première fois qu’elle “sort” en 10 ans, qu’elle rencontre de nouvelles personnes, qu’elle se fait des amis…

Les gens ne disaient rien au départ, puis la deuxième phase de ces rencontres était en effet de parler de soi, de recréer du lien social. Sur les ronds points, ils ont déjà retrouvés une place que la société ne leur accordait plus… Quand ils entendent des paroles comme ” rentrez chez vous, vous n’aurez rien”, ils répondent” mais en étant là nous avons déjà gagné”.

Une image sociétale

Ce qui soude, c’est cette rage envers la classe politique. La haine est un sentiment effrayant qui, lorsqu’il commence à structurer la pensée, est destructeur. Cette haine ressentie est dirigé envers les politiques, mais également les journalistes. Florence Aubenas est restée longtemps sur le terrain, et a donc finalement été accepté.

Quand on demande à Florence Aubenas, si on trouve bien des xénophobes, des gens racistes, de l’antisémitisme, elle répond oui, oui car c’est la société. La différence, c’est que là, tout est dit ouvertement, avec donc la possibilité d’avoir quelqu’un qui réponde non, je ne suis pas d’accord, et ça c’est déjà beaucoup, car ce n’est pas toujours le cas.

Florence Aubenas n’est ni pro, ni anti gilets jaunes. Bien sûr, comme elle l’explique, quand on est journaliste, il y a toujours ce risque de diaboliser ou au contraire d’idéaliser les choses… Pourtant, elle n’aime pas ce terme de pro, ou anti. Pour elle, les gilets jaunes sont une grande chance pour notre pays et un défi à relever. Elle leur souhaite de n’être, non pas un parti mais un contre pouvoir. Il en restera quelque chose de fort, et de profond, dans tout les cas…

Le quai de Ouistreham, un récit poignant sur le quotidien de gens “invisibles”…

Grand reporter, Florence Aubenas enquête donc souvent sur les phénomènes sociaux contemporains. Au premier semestre de 2009, elle s’installe discrètement en Normandie où elle n’a aucune attache. Elle se présente comme une femme sans expérience ni qualification, prête à faire le ménage des ateliers, des particuliers ou des navires qui assurent la liaison quotidienne avec l’Angleterre. Ouistreham, port proche de la ville de Caen, est le théâtre d’un jeu de rôle qui se situe à la frontière entre l’ethnographie et l’investigation.

Il y a dans ce livre le récit de l’épuisement du nettoyage nocturne des toilettes du trans-Manche, et puis les aléas du véhicule hors d’âge qu’elle appelle son “tracteur” pour rallier ses lieux de travail et de vie , et évidemment la précarité de ses compagnes d’infortune. Elle est à l’épreuve et le lecteur découvre dans son livre la trempe d’une personnalité qui force le respect. Les tortures morales subies au cours de sa captivité, sont sous-jacentes ; l’expérience de Ouistreham, quel que puisse en être l’effet thérapique, ne pouvait la laisser indemne…

“Ce n’est pas dur non… Moi je rentre, avec ma carte de journaliste en tête. Je sais que je vais en sortir, dans 3,6 ou 8 mois. Je vais rentrer, et retrouver ma vie où rien n’aura bouger. Ce qui est dur, c’est pour ces femmes, qui n’ont pas les moyens de s’émanciper de ces situations.”

Florence Aubenas

Une justesse inouïe

Florence Aubenas a cette plume, ce talent fou pour être au plus proche des gens, évitant la satire ou les clichés, et tout mièvrerie mal placée. Elle est constamment juste, et rends l’ordinaire extraordinaire. Avec elle on comprends ce que c’est vraiment, que la précarité. On voit toutes ces petites choses, pas ces gros clichés qu’on a mais ces infimes gestes, que, de l’extérieur nous ne percevrions pas. On voit en de petits gestes toute la fragilité qui peut se tenir, en des mots simples aussi… Sans pour autant être dans le pathos, juste dans la sincérité, la justesse.

Ce livre se lit d’une traite. Il évite la sensiblerie: naufragée volontaire au milieu des paumés qui traînent dans les faubourgs de Caen à la recherche d’un improbable emploi, elle garde la tête assez froide pour ne jamais abandonner sa personnalité d’adoption jusqu’au terme de l’expérience qui se termine, comme prévu, quand elle décroche l’emploi durable auquel rêvent ses compagnes d’infortune.

L’inconnu de la poste, un nouveau chef d’œuvre

Loin de la nouvelle tendance à surfer sur des faits divers glauques , Florence Aubenas explore cette fois ci une nouvelle France. La journaliste raconte une France disparue, une France rurale frappée de plein fouet par la crise financière de 2008. A peine sortie et déjà encensé par la critique, retour donc sur ce livre aux allures d’un roman de Simenon.

19 décembre 2008 à Montréal La Cluse, petit village de L’Ain. Catherine Burgod, une belle femme aux air de Sophie Marceau, 41 ans, enceinte, dans un bain de sang. Elle a reçu 28 coups de couteau. La caisse a été vidée. Dans ce bourg ouvrier de la « Plastics Vallée », non loin de la Suisse, sur la route du trafic de la drogue, les enquêteurs butent sur une énigme et l’absence de traces. Braquage ? Crime passionnel déguisé en cambriolage ? Les soupçons se tournent vite vers un marginal installé là depuis 1 an. L’acteur césarisé Gérald Thomassin.

6 ans d’enquête et ce livre en guise de conclusion. Pourquoi cette enquête ? On l’a appelé un matin à son bureau en lui parlant de cette affaire. Elle a foncé. Et y est restée 6 ans. Le traumatisme du village lié à cette affaire est fort. C’est un petit village enclavé, ce qui renforce cette idée du huit clos. Une rue principale, avec la poste au milieu, où tout le monde passe chaque jour et où il est impossible que personne n’ait vu quelque chose. Ce crime, selon le maire, c’est notre 11 septembre à nous…

Le principal suspect, Gérald Thomassin

Une figure ressort : Gérald Thomassin. Enfant de la DASS, il est repéré par Jacques Doillon à 16 ans qui le fera jouer dans ” Le petit criminel”, film pour lequel il obtiendra d’ailleurs le César du meilleur espoir. Personnage ambivalent, il a un pied dans la rue, marginalisé, sdf parfois, et en même temps le pied sur le tapis rouge.

Il tourne un film par an. Gérald Thomassin aime être au cœur de la photo, être dans la lumière. Il sera suspecté, emprisonné 3 ans puis dédouané en 2019, lors d’une confrontation qui devrait l’innocenter totalement puisqu’un ambulancier est confondu par son ADN. Gérald Thomassin disparait, et l’est toujours actuellement. Pourtant ce nouveau suspect nie également. Le mystère demeure. Florence Aubenas avait rendez vous avec lui, elle l’attendra en vain, et l’attends toujours. Sa disparition reste mystérieuse. Elle lui avait d’ailleurs payé son billet de train pour qu’il se rende à la confrontation.

Qui a tué Catherine Burgod ? On ne le saura jamais. La grande crainte de son père était de mourir avant le procès. Où est Thomassin ? On ne le saura jamais, en tout cas pas encore. Personne n’aurait imaginé cela. Gérald Thomassin ce n’est pas le genre de type à disparaître mais plutôt du genre à apparaitre. Il était d’ailleurs pourtant soulagé de venir à ce procès, de pouvoir dire ce qu’il avait à dire. Il a changé de correspondance. On ne l’a jamais revu. Disparition volontaire ou non, cela reste un grand mystère.

La France rurale, disparue

Florence Aubenas raconte par ailleurs cette France disparue. Un milieu agricole en déclin avec l’apparition de la plastic Valley, grande usine qui va faire vivre toute la région. Une France avec son bar, son Lidl, son bureau de poste, et ses services publics qui ferment les uns après les autres. Une première pour la journaliste qui n’a vécu que dans des milieux urbains.

Une prouesse une fois de plus pour cette journaliste, grande reporter qui a toujours le sourire et qui nous transmets sa poésie, tout en dénonçant des causes invisibles mais pourtant essentielles. Des récits poignants mais pourvus de quelques notes d’espoirs, qui nous font voir le monde différemment.

+

Total
2
Shares
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *